Arete Sud-Est du Cerro Torre

Ce n’était pas prévu comme ça.

Nous savions que nous serions au même moment à El Chalten mais les cordées étaient dissociées : D’un côté le GMHM composé du caporal-chef Maximilien Bonniot et des chasseurs Léo Billon et Benjamin Védrines, et mémé, Charles et moi de l’autre. Peut-être avec le Cerro Torre comme but commun pour les deux parties. Mais Ben Védrines s’est blessé trois jours avant le départ et mémé et Charles annulent la veille.

Ainsi, le lundi je découvre que je partirai seul en Patagonie, ce que de toute façon j’étais prêt à faire. Un peu déboussolé, j’en discute avec Max et Léo qui me dise que oui, je peux faire cordée avec eux… ouf. En transit à Madrid, je reçois un message de Max : « on part mercredi matin avec Léo pour tenter l’arête sud Est du Cerro Torre en 3 jours, tu veux venir ? ». Mon arrivée est prévue à El Chalten mardi soir, la météo est moyenne, je ne sais pas encore quoi répondre, je temporise : « ça va être mouillé et il y a du vent non ? » Mais les deux zouaves ont de l’audace : ils m’expliquent qu’en partant vite et légers, c’est jouable, au pire on fera un portage et une reconnaissance. Les sacs sont prêts de toute façon. Une fois à El Chalten, j’en discute avec Damien, Fanny et Korra qui m’expriment leurs doutes (ce qui me rassure quant à ma frilosité). Il vaut mieux avoir des remords que des regrets, et ne serait-ce que pour faire des photos, il faut profiter de cette fenêtre de beau temps. Un bon resto et une courte nuit plus tard, nous voici en train de peser nos sacs pour les équilibrer : 15 kilos en gros pour chacun.

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Partir de El Chalten à pied, c’est commencer par traverser des forêts d’arbres courts et teigneux, des forêts tourmentées et torturées par un vent incessant. Mais paradoxalement, sans vent, la quiétude y règne. C’est ensuite longer un lac sous une moraine exposée et instable, puis remonter un long glacier sec. On se retrouve à ce moment-là a Niponino, camp de base pour certains alpinistes. Ensuite il s’agit de remonter une moraine pourrie pour rejoindre le Norvegian Camp, ou nous discutons un bref moment avec Korra, Tommy et Jorge qui vont repérer une ouverture sur la face nord du Cerro Torre. Nous les y laissons boire leur maté pour commencer la course d’approche qui mène au col de la Patience : une course mixte en AD+ qui finit de nous fatiguer car depuis Chalten la route est fastidieuse. Le vent souffle un peu mais nous pouvons nous abriter sur un pont de neige à l’intérieur de la rimaye et même y installer la tente ! Pendant que Léo fait fondre de la neige, je prends connaissance du topo : ça m’a l’air long mais sur le papier il y a peu de longueurs dures et avec cette journée de beau temps le rocher a dû sécher. Je commence à y croire, d’autant plus que nous ne sommes pas trop épuisés et il n’est trop tard pour passer une bonne nuit. Malgré tout, 4 broches me semblent maintenant bien peu, compte tenu de certaines longueurs, mais j’ai confiance dans les deux soldats dont la densité psychologique se différencie de la lourdeur.

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Le chasseur Léo entame les hostilités au petit matin en grosses chaussures pendant que mon caporal-chef l’assure. Un mince voile nuageux en altitude et un vent d’ouest ne devrait a priori pas trop nous gêner pour cette journée car nous évoluons en face Est, mais les turbulences patagonnes peuvent nous réserver bien des surprises. Léger et rapide, à l’affut de chaque réglette pouvant le guider vers le haut notre soldat s’élance, longueur après longueurs, tours après tours, vers le sommet. Le vent et les nuages s’emparent doucement de la montagne et lorsque c’est à mon tour de prendre la relève, je mets les chaussons après la longueur d’artif car les dalles succèdent aux fissures. Le doute s’installe à mesure que le vent souffle, débordant du col de l’Esperance. Lorsque notre chef d’expédition prend la tête de la cordée, il s’agit de splendide longueurs de glace qui sont de celles rappelant un des intérêts de cette pratique : se retrouver dans des lieux irréels mais imaginés.

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Maximilien louvoie entre les tours et contourne la dernière par la gauche. La dernière longueur de glace est une cheminée profonde et sombre de soixante mètres et j’avoue que, une fois au pied, je me suis demandé comment notre leader avait fait avec seulement 4 broches ! Pour ma part, vu la largeur de mon sac et mon unique piolet léger, j’ai trouvé une aide précieuse en mon jumar. Pendant que Maximilien fixe la courte longueur suivant (la première du head wall) je commence à terrasser le haut d’une tour pour installer le bivouac. Sous la glace se trouve le givre facilitant ainsi la tâche et au bout de deux heures de labeur nous pouvons y monter la tente. C’est toujours un moment particulier lorsqu’ on s’y abrite car on peut se surprendre à oublier le caractère insolite de l’emplacement du bivouac et soutenir des conversations totalement déconnectées du moment présent. Nous échangeons brièvement sur l’heure limite d’arrivée au sommet compte tenu des prévisions météos, et la discussion dérive lentement sur des sujets étrangers a notre situation, plaisir simple de l’isolement. Nous nous couchons tôt, espérant compenser la longue journée.

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Le réveil était prévu a 4h15, mais dès 3h, il nous devient impossible de fermer l’œil, la toile de tente se rabattant sans cesse violemment sur nous, battue par les rafales aussi turbulentes que désordonnées. Nous nous questionnons sérieusement quant à ce passage venté imprévu et à notre chance de poursuivre l’ascension. Notre moral se dissout un peu. Cherchant à décider rationnellement, c’est-à-dire indépendamment du stress occasionné par les rafales et de notre volonté obstinée d’en finir avec cette ascension au vu des efforts déjà consentis, nous contactons le prévisionniste météo. Il voit le vent, mais pas aussi fort, et forcissant au court de la journée. La dernière décision étant toujours la meilleure, nous temporisons pour laisser au vent la possibilité de se calmer tout en maintenant l’heure limite à 12h au sommet. Finalement, vers 6h, au moment où nous sortons de la tente, Léo et moi au rangement et Max a la remonté des cordes fixes, le vent mollit effectivement, tandis que le soleil apparait derrière les nuages d’altitude. La chance a tourné, nous pouvons espérer. Le caporal met les chaussons pour une longueur de 6c soutenue sur bonnes écailles branlantes et parfois glacées. Nous le suivons en libre, Léo en grosses chaussures avec les gants…

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C’est ensuite à mon tour d’en découdre sur des écailles sinueuses et des réglettes glacées. Ce qui devait être de l’escalade libre devient un mix entre libre, artif, et drytooling puisqu’ il faut parfois s’aider du piolet pour se hisser ou nettoyer les fissures. Léo est bien motivé pour prendre en charge la dernière longueur (comme c’était prévu) mais le changement de chaussures et de matériel prendrait trop de temps. C’est donc dans le même style, sur les réglettes glissantes et grâce a un pendule salvateur que je parviens au dernier relais, juste sous la glace.

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Encore deux longueurs faciles de glace et nous arrivons au sommet, aussi heureux que surpris, un peu inquiets pour la descente car au sommet, le vent d’ouest est fort et déstabilisant. Leo nous gère calmement cette descente qui finalement est relativement abritée du vent. La soif se fait pressante mais le retour vers le village est impératif compte tenu de l’arrivée d’une sérieuse perturbation. Un peu avant minuit, éreintés, nous cherchons et trouvons le réconfort d’une pizzeria, les yeux rouges mais brillants.

Une belle aventure sur le fil, sur un sommet aussi beau, avec des longueurs de caractère et un itinéraire intelligent ; ça fait beaucoup de raisons de se battre pour vivre un tel privilège.

 

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