Gaurishankar 2013

Teaser du film d’Alex Marchesseau: https://www.dailymotion.com/video/x1bnuhg

En automne 2013, en compagnie de Mathieu Détrie, Jérôme para et Mathieu Maynadier, nous sommes partis dans le Rolwaling, au Népal, pour tenter l’ascension de la face sud du Gaurishankar. Après deux semaines d’acclimatation autour du village de Na, nous avons retrouvé les porteurs pour rejoindre le camp de base. A partir de ce moment, le mauvais temps s’est durablement installé. Après 5 jours d’attente nous sommes allés repérés l’approche (1200 m de dénivelé) du pied de la voie dans le brouillard. Puis, après une semaine d’attente supplémentaire, nous avons tenté l’ascension mais avons buté à 5900m à cause du mauvais temps. Encore une semaine d’attente et nous sommes repartis au pied de la voie, pensant que c’était le dernier créneau possible. Mais là encore, 20 cm de neige tombent dans la nuit. Nous redescendons au camp de base la queue entre les jambes. Mais le lendemain, la météo s’annonçant meilleure, nous repartons au camp avancé. Il fait beau et trois grosses journées nous parvenons au sommet sud du Gaurishankar (6900m). Nous avons pu ainsi ouvrir une belle ligne dans cette face vierge : « Voyage au bout de la peine » ; ED, 5+, M5, A1, 1900m du 20 au 23 octobre 2013.

Durant ces longues périodes d’attente qui caractérisent les expéditions, on s’interroge  bien souvent sur ce qui nous pousse à faire de l’alpinisme. Et au hasard de certaines lectures, par exemple « Retour sur le meilleur des mondes » de Huxley, il peut nous venir à l’esprit à quel point certaines dérives de notre société nous éloignent de notre passion. Je pense par exemple à l’incapacité d’accepter toute frustration, à tout vouloir tout de suite…

Je me suis demandé si notre activité résisterait à ces dérives, d’où cette fiction.

 

 

Le voyage au bout de la peine

 

Il y a bien longtemps, en automne 2013, Mathieu Detrie, Mathieu Maynadier, Jérôme Para et Pierre Labbre avaient ouvert une voie sur la face sud (alors encore vierge) du Gaurishankar. Leur expédition, ponctuée d’échecs et d’attente, s’était finie dans l’euphorie tant la réussite leur paraissait improbable.

 

Népal, vallée du Rolwaling, 12 décembre 2053

 

« Depuis qu’un tunnel a été percé entre Na et Thame reliant le Rolwaling et le Khumbu, la route s’est bien améliorée.

Je me garai au niveau de Kharka, ancien campement de porteurs, pour pouvoir visiter la vallée de Tongmarnang que mon grand père tenait tant à me faire découvrir. Je savais qu’il était venu ici en 2013 mais sa nervosité prouvait combien il était touché de revenir.

A l’embranchement, il y avait une petite cahute avec un caissier.

Mon grand père parut étonné :

  • Il faut payer maintenant ?

Le caissier, sans doute habitué à ce genre de remarque :

  • Oui, il faut bien financer la via ferrata !
  • Et pourquoi diable y a-t-il une via ferrata, je suis passé ici il y a 40 ans avec 30 porteurs sans la moindre échelle !
  • Le passage était trop dangereux, des pentes herbeuses très raides. Alors on a tout nettoyé à l’acide et construit la via. Maintenant à votre place je ne me vanterais pas trop d’avoir utilisé l’aide de porteurs, c’est mal vu ici.

Le grand-père se renfrogna sans mot dire et paya.

  • Viens, me dit-il, je vais t’expliquer : c’est vrai que je ne suis pas fier d’avoir embauché ces porteurs, mais à l’époque c’était courant, et d’autre part ils étaient bien payés. Mais à cette expédition, c’est vrai que nous avions un peu honte. Les porteurs étaient trop chargés, certains avaient très peur de tomber et leur manière de porter les sacs sur la tête les empêchait de grimper. Nous les assurions comme nous pouvions, nous fixions des cordes, nous les parions en cas de glissade… Mais à les voir pieds nus (ils préféraient ça aux chaussures), en s’accrochant à tout ce qu’ils pouvaient y compris aux ronces, le nez quasiment dans la boue à cause de la raideur de la pente, si tu rajoutes à ça les sangsues, la scène avait un relent de colonialisme. D’ailleurs s’ils s’étaient révoltés nous n’aurions pas osé insister. Mais ce jour là l’effet de groupe a joué en notre faveur et les meilleurs porteurs, motivés pour arriver vite au camp de base ont « pressé le temps »  et ainsi incité les plus réticents à persévérer. Du coup, au terme d’une journée harassante où nous aussi portions des sacs lourds, nous sommes arrivés à la nuit tombante au camp de base.
  • Il était haut ce camp?
  • Non, pas assez, à 3750m seulement, nous voulions le remonter vers 4300 mais c’était encore technique et puis c’était inutile d’insister auprès des porteurs, ils avaient eu leur compte.

 

Pendant la via, j’avais heureusement pris un soma-peur*, je voyais peu à peu apparaitre la face sud du Gaurishankar, une muraille de 2000m de haut au dessus d’un cirque ressemblant plus à l’île de la Réunion qu’à une vallée glaciaire. Il y avait des cascades partout, la végétation était dense et les montagnes très raides.

 

  • Mais tu verras, dit mon grand-père, il paraît qu’ils ont installé une buvette maintenant au camp de base. Nous y avons attendu un créneau de beau temps trois semaines. Il faisait tout le temps mauvais cette année là.
  • Trois semaines, plus que mes congés payés ! Mais vous faisiez quoi pendant ce temps là ?
  • Pas grand-chose à vrai dire, beaucoup d’ennui, ça ressemblait plus à une retraite spirituelle qu’à une expédition d’alpinisme. Il fallait surtout garder espoir et motivation. Mais avant ça il a fallu s’acclimater. Nous étions partis deux semaines au village de Na, tu sais, celui que l’on surnomme Nasmathique maintenant à cause de la pollution liée au trafic du tunnel. Nous avions tenté de rejoindre le Tashi Lapsa pour nous acclimater mais nous avions un peu présumé de nos forces, c’était très long, nous étions trop chargés et nous avons donc dû renoncer. Pourtant c’était un trekking couramment parcouru. Ensuite nous sommes allés sur le Melung La, un col à la frontière tibétaine où les caravanes de yacks passaient depuis des siècles pour le commerce. On a failli se perdre tellement il y avait du brouillard.
  • Tu ne vas pas me faire croire que vous n’aviez pas de GPS…
  • On en avait effectivement, on s’habituait déjà à ces outils technologiques, même si on se doutait bien que l’on en perdait notre savoir faire en terme d’orientation ; mais ce jour là les piles étaient soit vides, soit rouillées. Donc c’est à moitié à l’aveuglette que nous avons rejoint ce col, au pied du Chekigo. Mais le lendemain, à cause des trop importantes quantités de neige et d’une nouvelle perturbation nous sommes redescendus à Beding. Ca faisait beaucoup d’échecs.
  • Beaucoup d’échecs et peu de plaisir ! Alors dis moi, c’était quoi l’intérêt ?
  • A cette époque nous n’avions pas de Soma. Il y avait l’idée qu’il fallait apprendre à se maîtriser sans drogue, que nous devions apprivoiser nos peurs et nos envies par l’esprit. Et l’alpinisme, qui plus est en expédition, était un fabuleux exercice de maîtrise de soi, d’autant plus qu’en petit groupe (nous étions 4) il fallait de temps en temps accepter de prendre sur soi. Beaucoup de gens pratiquaient l’alpinisme, les assurances acceptant encore de couvrir cette activité.

 

Je voyais maintenant entièrement la face du Gaurishankar. Entre ce qui avait été le camp de base et le pied de la paroi, il y avait 1200m de pentes complexes et raides louvoyant entre les falaises et les cascades.

 

  • Tu vois comme c’est beau ?

 

J’avais beau me forcer, je remarquais la grandeur du paysage, mais je ne ressentais rien :

  • A vrai dire, je ne trouve pas cela vraiment beau, c’est grandiose j’en conviens, mais beau je ne sais pas.
  • C’est parce que tu n’as plus l’habitude de lire la nature. Regarde bien : les changements de végétation en fonction de l’altitude et de l’orientation, les différentes couches rocheuses, les coulures de glace, les reste d’avalanches. Il faut les regarder dans leurs détails, longuement. Il faut imaginer l’histoire de leur construction : remarque tout le temps qu’il a fallu pour que tout cela s’harmonise, se mette en équilibre. Pour ressentir la beauté il faut ressentir le temps, il faut respecter ce temps que la nature a mis pour que tout s’harmonise et perdure, alors que toi tu ne dureras pas. D’ailleurs, pour pouvoir attendre trois semaines au camp de base sans craquer, il faut aimer le paysage, apprécier chacun des détails, la mousse sur les rochers quand tu vas chercher de l’eau, les fougères incommodantes et humides quand tu marches, le bruit des cascades, le cri des corbeaux, les nuages qui se boursoufflent trop tôt le matin. Si tu n’aimes pas ça, si tu ne prends pas plaisir dans cet environnement qui t’est imposé, alors ta motivation et ton opiniâtreté partiront bien vite.
  • Oui mais il y a peu de chance que je me retrouve dans ta situation, papi. J’ai du soma !
  • Tu as du soma qui comble ta faim, ton sommeil, tes peurs et tes ennuis, mais jamais tu n’apprécieras le plaisir qu’il y a à les maitriser, à te connaitre et à comprendre les autres.

Nous arrivions justement à la buvette « Le camp de base ». Elle était située sous une falaise surplombante. Ils avaient laissé les vestiges des terrassements qu’autrefois les alpinistes et les chasseurs d’ibex utilisaient pour dormir. La végétation était encore dense, mais les arbres avaient laissé place aux fougères et autres arbustes. Papi commanda une bière, et moi un soma-soif-citron.

  • Justement, il n’y avait pas de tension entre vous quatre ?
  • Si parfois, quelques unes sur les désaccords en matière de stratégie par exemple, ou sur le timing, mais comme il n’y avait pas de leader, il fallait accepter que les décisions se prennent seulement quand l’ensemble du groupe était partant. Ce n’est pas le groupe qui décide quand il est temps, c’est l’union des motivations qui crée la décision, d’où certaines inerties…
  • Forcément, sans chef c’est moins efficace !
  • Moins efficace pour réussir, mais l’exercice de l’alpinisme, de la maitrise de soi, nécessitait justement de ne pas avoir de chef ! Et puis celui qui justement aurait tenté de se positionner comme leader se serait fait railler rapidement. Pour que ça fonctionne, il faut que chacun puisse proposer des solutions sans vouloir les imposer.

 

Sentant que la discussion déviait peu à peu vers ses convictions anarchistes, je détournais l’attention sur la montagne :

  • Donc vous êtes passés par où ?
  • Au tout dernier moment, alors qu’il ne nous restait que trois jours avant l’arrivée des porteurs, notre routeur météo nous a prédit un bon créneau de beau temps. Nous sommes partis du camp avancé à 3h du matin, avons remonté les pentes faciles du début puis la cascade de glace qui était plus dure que prévue. La glace était par moment inconsistante et le rocher médiocre. Au Népal, la neige peut s’avérer beaucoup plus raide que dans les Alpes. Finalement, en fin d’après midi nous avons trouvé un bivouac où nous avons pu installer la tente. Le lendemain, les passages mixtes menaient à cette rampe, là, que nous pensions facile mais qui ne l’était pas. La fatigue se faisait sentir de plus en plus avec l’altitude. C’est étonnant comme en altitude, petit à petit le corps fonctionne mal, c’est une espèce d’expérience prématurée de la vieillesse. Il y a un gros décalage entre ta motivation et ce que ton corps peut faire. Il faut accepter de se trouver faible. A la nuit tombée, Jérôme a trouvé un bon bivouac sous un dévers, et là aussi, éreintés, nous avons pu installer la tente. Nous étions bien fatigués et nous savions que le passage le plus technique restait à faire, mais il ne faisait pas trop froid et le fait de bivouaquer allongé change tout ! Le dernier jour, le temps était impeccable, les conditions aussi. J’ai tenté de franchir la dernière barre dans une cheminée déversante mais sans succès. Alors, plus à droite, nous sommes passés en escalade artificielle le long d’une fissure qui rejoignait un placage de glace. Mais il fallait la nettoyer et accepter de se prendre des blocs de glace sur la gueule ! C’est pour tout cela que nous avons appelé cette voie « Voyage au bout de la peine ». Après quoi pour finir c’était de l’escalade sur glace plus classique.
  • Et après, une fois au sommet ?
  • On y est resté un moment car nous étions vraiment très émus, on s’était préparé psychologiquement à un échec et donc c’était une très belle surprise pour nous. De vivre ça entre amis c’était vraiment quelque chose de fort, d’autant plus que nous avions déjà essuyé des échecs ensemble. Il fallait aussi attendre un peu la fin de journée pour que la paroi regèle, et nous sommes descendus de nuit, tout en rappel.
  • Je ne comprends pas trop comment on peut se sentir heureux de souffrir.
  • Ca c’est le problème de la vie, il ne s’agit pas d’aimer souffrir, il s’agit d’aimer sa condition d’homme faible, « Il faut imaginer Sisyphe heureux » disait Camus. Nous voulions aimer ce que nous avions (notre corps fragile, l’éternel recommencement de l’effort), et non pas essayer de le nier avec des somas. »

 

Le cœur un peu lourd et me retournant sans cesse sur cette paroi qui avait occupé les pensées et l’énergie de mon grand-père pendant des mois, je rentrai vers Kharka et vers cette civilisation dont lui aussi, finalement, avait besoin.

 

 

 

* Référence au « soma » dans « Le meilleur des mondes » de Aldous Huxley : drogue qui rend heureux et bloque le sentiment de révolte.

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